Historique

Ce brin d’histoire de ce que furent les 42 ans d’existence de notre fanfare ce doit être pour les anciens surtout le passage d’un grand souffle tonique qui réveillera l’instinct de leur fierté d’avoir appartenu à cette cohorte de musiciens. Il doit être aussi un présent simple et chaleureux pour ceux qui ont vécu du dehors les péripéties de cette existence. Heureux présage peut-être, en cette nuit du 5 janvier 1946 la lune était sereine et jouait sur le toit de l’école où s’était réunis 22 jeunes de ce village désireux de fonder une société de musique. Le premier article des statuts approuvés à cette occasion était rédigé comme suit : « Le 5 janvier 1946 s’est fondée à Rossens une société paroissiale de musique sous la dénomination de « Echo du Lac » qui a pour but d’agrémenter toutes les manifestations religieuses, patriotiques et familiales de la paroisse. Elle s’interdit toute activité politique ». A-t-elle manqué parfois à cette exigence ? Des têtes bien pensantes de notre village en ont parfois douté ! Mais elle a pleinement rempli son rôle au service de la communauté villageoise.

Un comité de 5 membres, avec Emile Clerc, président, Etienne Kolly, Siméon Monney, Calixte Clerc et Denis Bongard, remplacé au bout de quelques semaines par Roger Sapin – longtemps l’un des piliers de la société – furent chargés de conduire l’embarcation à bon port. On l’appela donc « L’Echo du Lac » car on pensait bien que, comme le lac de la Gruyère qui se formait à cette époque-là, elle connaîtrait aussi des hauts et des bas. Elle était partie pour un voyage dans le temps qui la conduirait tantôt en des lieux de réjouissance, tantôt en ces endroits où l’homme est confronté aux vicissitudes de la vie. Désireux de voguer unis sous la même bannière, nos musiciens s’y réunirent dès 1950 en compagnie d’une marraine, Marie Blanchard et d’un parrain, Marcel Ducrest, hélas partis contempler l’étendard céleste. Et comme tout musicien qui se respecte, il fallut encore songer à se vêtir d’un uniforme. Ce fut d’abord une chemise blanche et la cravate bleue jusqu’en 1954, puis un uniforme brun capucin acquis d’occasion pour la somme globale de Fr. 1’050.–. Il a suffi de vendre 5000 tombolas à Fr. –.30 l’un pour vêtir 32 musiciens de tête aux pieds. La Commune octroya en surplus un don de Fr. 250.— et la Paroisse se contenta de son appui moral.

Quand, pareillement vêtus, nos musiciens estimèrent que l’habit ne faisait plus le moine, ils décidèrent d’en faire cadeau aux ouvriers occupés aux travaux de la construction du barrage de la Grande Dixence. En 1962, la maison de Léon Clerc était investie en vue de servir de lieu d’expédition de lanternes expédiées à toutes les sociétés de musique de Suisse. Cette action était destinée à financer l’acquisition de nouveaux uniformes et elle se solda par un beau succès.

Les musiciens eurent à choisir entre un uniforme gris et un « bleu clerc », comme l’écrivit le scribe de service (on choisit heureusement un bleu foncé) et 26 ans plus tard (en 1988), il a gardé encore un brin d’élégance chez ceux qui n’ont pas trop de bedaine.

Las de flotter au vent, le drapeau avait aussi vieilli et subi des ans l’irréparable outrage. Réalisé par Albert Monney, le nouveau drapeau fut inauguré en 1976. Dans l’album des souvenirs, je revois cette chère marraine Marie Rouiller sous un arbre en fleurs, regardant ce drapeau, symbole du ralliement pour ceux qui lui étaient chers. Avril riait autour d’elle. Elle souriait à toutes choses, mais je crois bien que le ciel bleu de ce jour avait déjà la fragilité du rêve. Le parrain, Alfred Kolly est resté à bord, scrutant l’horizon pour y déceler les signes précurseurs d’orages et veillant avec attention au bien-être des marins bleus. Ainsi vogua ce bateau appelé « Echo du Lac ». Il s’arrêta chez les hommes qui avaient organisé ces fêtes où s’exprime l’âme d’un peuple et donc faites pour oublier le monde quelques heures et s’offrir le bonheur d’extérioriser sa joie. Au gré des escales, l’accueil fut chaleureux aux fêtes gruériennes, à Grandvillard, Vaulruz, La Tour-de-Trême, La Roche, aux diverses fêtes du giron de la Sarine et aux inoubliables fêtes cantonales de Romont, Treyvaux et surtout Morat où un brillant résultat récompensa un fructueux travail d’équipe.

Que dire de ceux qui eurent pour mission de tenir le gouvernail. Le premier capitaine fut Gabriel Chappuis qui resta fidèle au poste durant 17 ans. Lui succédèrent Louis Fragnière, Norbert Vonlanthen et Armand Maillard durant respectivement six, deux et douze ans. Depuis 1984, C’est Claude blanc qui est aux commandes. Et il y eut ceux à qui incombent toutes les corvées et à qui on attribue par complaisance le titre de président. Emile Clerc, Ignace Clerc, Gérald Ducrest, Robert Ayer et maintenant Charly Ducrest se sont répartis ces années faites de joie quand les hommes que nous sommes comprennent que nous avons besoin de temps pour vivre l’amitié. Fin du texte de Robert Ayer. Comme dans une course de relais, on se passe le témoin, tous les coureurs sont tendus vers l’objectif ultime : ramener le témoin, ce tesson de mémoire, ce fragment d’Histoire. Je dois le saisir à la borne 1988 pour le ramener en 2006. Hélas, ma connaissance des événements souffre d’imperfections, la course ne sera pas aussi fluide, puissent les supporters fidèles de la fanfare me pardonner. La société récoltait en effet en 1985 à la Cantonale de Morat, les fruits de la formation de qualité d’une dynamique phalange de jeunes. En 1988, las d’entendre les quolibets fusant au passage de ces Rossensois mal fagotés dans leurs uniformes aux allures de pompiers, le président Charles Ducrest enrôlait Michel Ducrest pour mettre sur pied les festivités d’inauguration d’une nouvelle parure. Au matin du Recrotzon, le 25 septembre 1988, l’Echo du Lac étrennait son nouveau costume à la fière allure napoléonienne.

Oublié la bonne vieille tenue d’un bleu sombre … mais pas vraiment perdu dans les mémoires puisque les musiciens avaient dignement, et de façon inoubliable, fêter la dernière prestation avec les anciens costumes lors d’une mémorable soirée d’adieu à nos « tenues 62 » chez Léon Moullet. « Tous les musiciens boivent, mais tous ceux qui boivent ne font pas forcément de la musique » disait Léon, armagnac en main, prenant l’air songeur du philosophe. Personne n’a encore pu contredire ce précepte ! Le rythme quinquennal structure la vie de la centaine de fanfares fribourgeoises se retrouvant ainsi en 1990 à Marly, histoire de confirmer, pour l’Echo du Lac dirigé par Claude Blanc, l’excellent niveau atteint cinq ans plus tôt. Des musiciens de Rossens s’étaient rendu à Marly non seulement pour donner le meilleur de leurs talents musicaux, mais encore pour scruter, analyser, les coulisses de l’organisation d’une telle fête. En effet, en 1992, le 18e giron des Musiques de la Sarine faisait étape à Rossens, il faudrait se montrer à la hauteur.

Sous la conduite dynamique du général en chef Michel Ducrest, c’est toute la communauté villageoise qui a déployé son savoir faire pour accueillir les 20 fanfares du giron lors d’un magnifique week-end marqué notamment par le superbe concert de gala donné par la fanfare valaisanne de Vétroz, laquelle émerveilla plus d’un amateur, tant par le brio de la maîtrise technique des musiciens que par l’endurance de ces mêmes fanfarons dans le grand raid à travers les bars de la cantine. Le dimanche ensoleillé du 10 mai 1992 offrait à nos yeux le paysage familier du Gibloux et de la Berra comme écrin à l’évolution du cortège égrainé sur le thème des arts. Une telle fête constitue un formidable moment de cohésion villageoise. Merci les fanfares ! Les grands événements sont aussi des balises, plutôt des quais que certains musiciens se fixent d’atteindre pour quitter l’embarcation.

Durant les années 90, la fanfare a vu son effectif diminuer, paradoxale mais logique dividende d’une croissance démographique villageoise en phase de digestion, mais pas encore véritablement assimilée. Heureusement, un infracassable noyau de musiciens a plié l’échine sans céder, misant sur le plaisir de partager ensemble de bons moments rehaussés par la pratique d’une musique aux accents moins ardus, permettant ainsi à quelques jeunes d’intégrer nos rangs plus aisément. Avec Juan Candil comme directeur, le paso doble fut à l’honneur. Avec ses excellentes compétences musicales, nous avons aussi appris à connaître une forme de décontraction hispanique propre à faire fondre toute la rigueur un rien militaire d’un Echo du Lac équipé depuis 1988 rappelons-le en grenadiers napoléoniens !

Au tournant du millénaire, un vent révolutionnaire décoiffe l’Echo du Lac. Signe des temps, chant du cygne d’une mâle prérogative au commandement. Une jeune demoiselle, Christine Perroud, venue à Rossens d’abord pour un coup de main aux cornets, décide de franchir le rubicon de la direction. L’année de la Cantonale d’Estavayer son enthousiasme, ses richesses de coeur et ses compétences mettent les musiciens au boulot. Résultat des courses, l’Echo du Lac tutoie les meilleures sociétés de la 3e catégorie lors du concours d’Estamuse 2000. Avec Christine notre école de musique s’est enrichie de nouvelles recrues, indispensable viatique pour la survie d’une société. Elle s’est engagée sans compter pour ses jeunes qui, s’ils n’ont pas toujours gardé le feu sacré pour la musique ou pour leur instrument, ont toujours manifesté une joie indéfectible à partager l’enthousiasme de Christine. A la Cantonale de Fribourg en 2005, l’Echo du Lac confirmait son rang parmi les meilleurs ensembles de 3e catégorie brass band. Depuis l’automne 2005, Eric Deillon nous inocule hebdomadairement son virus de la musique. C’est une chance de travailler sous le signe de la passion, cette formidable énergie dont est pourvu Eric.

Pour clore cette petite rétrospective de 60 ans d’existence il est judicieux de jeter un regard vers demain, comme pour conjurer le destin et le presser à nous octroyer encore quelques décennies. L’évolution de la société laissera-telle une chance aux fanfares villageoises ? Ne sommes-nous pas les derniers mohicans ? De nombreux indices nous contraignent à un certain pessimisme car nos effectifs demeurent limites. Ce qui est positif, c’est que cela oblige chacun à donner le meilleur car nous ne pouvons pas compter sur notre voisin pour assumer nos partitions et de ce fait, la solidarité s’en trouve renforcée car nous expérimentons l’importance de notre présence active dans le groupe. Finalement, faut-il vraiment avoir la certitude que la société vivra encore longtemps pour s’y engager ? Bien sûr que non. De toute façon, l’Echo du Lac vivra tant qu’on s’y engagera, le reste n’est que conjecture sans intérêt. Vive l’Echo du Lac, … la plus sexy des sexagénaires !

Robert Ayer et Frédéric Ducrest